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Insectes : ces petites bêtes qui font parler les morts

Cet article est issu du magazine Les Indispensables de Sciences et Avenir n°211 daté octobre/ décembre 2022.

Un crime a été commis, un cadavre découvert. Heure du décès ? Inconnue. Pour la déterminer, les enquêteurs vont traquer tous les indices possibles : témoignages, évolution de la décomposition du corps, mais aussi… présence d’insectes. En effet, dès la mort, ses fonctions physiologiques s’étant arrêtées, le corps humain subit d’importantes modifications : il se rigidifie, pourrit… ce qui fait de lui un repas de rêve pour toutes sortes d’insectes saprophages et nécrophages qui se délectent, respectivement, des tissus putréfiés et morts, et dont le cycle de vie permet notamment de déterminer le moment où leur hôte a trépassé.

En France, la discipline qui étudie les insectes, l’entomologie, est pratiquée en matière criminelle depuis 1992 et la création du département Faune et Flore forensiques au sein de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN). Dans ce service, des gendarmes et des civils formés à l’étude des insectes et de leur développement mettent leur expertise au service de la justice, de manière parfois très surprenante.

Il faut remonter au 13e siècle pour trouver le premier cas documenté d’entomologie légale : l’assassinat d’un fermier chinois en 1235. Les traités de l’enquêteur affecté à l’affaire, un médecin, juge et auteur nommé Song Ci, relatent comment, après avoir convoqué les villageois et rassemblé leurs faucilles, il a pu observer des dizaines de mouches s’agglutiner sur l’un des outils, attirées par des résidus de sang invisibles à l’œil nu… et arrêter son propriétaire.

D’autres cas ont été consignés, en Italie au 18e siècle, puis en Allemagne et en France au 19e siècle. C’est d’ailleurs dans l’Hexagone, à cette époque, que sont posés certains des fondements de la discipline par le vétérinaire et entomologiste Jean Pierre Mégnin, auteur de nombreux ouvrages décrivant la succession des différents insectes attirés par les corps en décomposition.

Aujourd’hui, lors de la découverte d’un cadavre colonisé par des insectes, des échantillons sont systématiquement prélevés, l’interprétation des enquêteurs pouvant changer au cours de l’investigation et un meurtre avoir été maquillé en accident ou en suicide. Rien n’échappe au crible : cocons abandonnés, individus adultes morts ou vifs, larves vivantes… Dans ce dernier cas, « il faut être extrêmement réactif, explique l’adjudante Alexandra Lidove, entomologiste médico-légale à l’IRCGN, à Pontoise. Pendant le transport, on prive les larves de leur nourriture, le cadavre. Il faut ensuite les nourrir rapidement pour qu’elles finalisent leur développement ».

Le travail des spécialistes commence sur le terrain, les conditions environnementales étant déterminantes pour la vie des insectes. Crédit : FRANCO ZECCHIN / PINK / SAIF IMAGES

Le travail des spécialistes commence sur le terrain, les conditions environnementales étant déterminantes pour la vie des insectes. Crédits : FRANCO ZECCHIN / PINK / SAIF IMAGES

Les mouches affectionnent les yeux et tout orifice facile d’accès

Arrivés à maturité, les insectes peuvent être identifiés. Connaissant leur rythme de croissance et leurs cycles biologiques, les experts sont alors en mesure de déterminer la date de ponte… et donc d’établir une fenêtre pour la date de décès de la victime. Mais d’autres facteurs sont à prendre en compte, comme le taux d’humidité ou la température de l’air, car ils ont une incidence sur la capacité d’accouplement, de mobilité et de développement des insectes. Par ailleurs, tout un éventail d’informations complémentaires est nécessaire : le cadavre a-t-il été découvert en intérieur ou en extérieur ? Dans quel état ? A-t-il subi des brûlures ou d’autres altérations physiques importantes ?

Mais comment la colonisation d’un cadavre se déroule-t-elle ? « D’abord viennent les espèces pionnières, en particulier les diptères des familles des Calliphoridae et des Muscidae, précise Alexandra Lidove, ces mouches vertes et bleues qui n’orbitent jamais loin de votre barbecue, en été. » Celles-ci pondent dans des zones du corps faciles d’accès comme les yeux, d’autres orifices naturels ou les blessures. Après éclosion, les larves se nourrissent du cadavre et muent plusieurs fois, puis elles s’enferment dans un cocon rigide, la pupe, dans lequel elles subissent une métamorphose vers leur stade adulte mature qu’elles atteignent en général deux semaines après la ponte. « La présence de puparia (pupes vides) indique que des insectes ont connu un cycle complet sur le cadavre, note l’adjudante. Mais il est difficile de savoir précisément depuis quand l’adulte mature est sorti de son cocon. »

Certaines espèces pionnières de coléoptères se joignent aussi au festin. Mais en plus du repas servi, elles s’attaquent aux autres convives, se régalant tant de chair putréfiée que de larves de diptères. Vient ensuite le tour d’espèces dites tardives, en particulier d’autres coléoptères (Dermestidae, Cleridae) et des lépidoptères (Tineidae, Oecophoridae), qui préfèrent leur repas desséché et ne s’attaquent à ses parties momifiées, comme les tendons, qu’entre quatre mois et un an après le décès. Parallèlement, d’autres espèces interviennent tout au long du processus de décomposition, les acariens entre autres, qui contribuent à son assèchement.

Dater un corps en fonction des insectes qu’il abrite nécessite donc de croiser de nombreuses données, avec des paramètres variables déterminants. Mais quel est le degré d’exactitude de cette approche ? « Dans les soixante-douze premières heures, le médecin légiste peut être très précis, explique Alexandra Lidove. Jusqu’à trois mois après le décès, la datation par analyse entomologique peut être réalisée à quarante-huit heures près, et il est difficile de réduire cette fourchette, car nous travaillons avec du matériel biologique. Après trois mois, la marge de certitude se réduit à une semaine et, au-delà d’un an, on ne peut établir que la saisonnalité. »

Les insectes ne sont pas les seuls indicateurs du temps de décomposition d’un cadavre. Notre mort marque le début d’une vie nouvelle pour d’autres organismes, plus petits encore : les bactéries de notre microbiote. Depuis quelques années, l’étude de ces passagers microscopiques qu’abritent nos intestins et notre peau, entre autres, suscite un grand intérêt au sein de la communauté scientifique. Mieux comprendre leurs interactions permet d’optimiser les défenses immunitaires, la digestion, mais aide aussi à prévoir et à guérir un certain nombre de maladies.

Différentes espèces se succédant au long de la décomposition du corps, leur identification donne des indications précises sur la date du décès. Crédit : PHILIPPE PSAÏLA/SPL/SUCRÉ SALÉ

Différentes espèces se succédant au long de la décomposition du corps, leur identification donne des indications précises sur la date du décès. Crédits : PHILIPPE PSAÏLA/SPL/SUCRÉ SALÉ

Or, selon Jessica Metcalf de l’Université du Colorado à Boulder (États-Unis), l’activité de ces bactéries, une fois libérée du contrôle de notre système immunitaire, pourrait agir comme une véritable horloge biologique. Un constat que la chercheuse a publié dans une étude parue en 2016 dans la revue Science. Avec son équipe, elle s’est rendu compte que les populations microbiennes évoluent de manière identique quel que soit l’environnement auquel l’hôte décédé est exposé. Pour en arriver à cette conclusion, les biologistes ont effectué leurs observations dans des fermes de corps où se décomposent les cadavres (lire l’encadré ci-dessous).

Une « ferme à cadavres » pour mieux comprendre les processus de décomposition

L’enceinte de la Faculté d’anthropologie de l’Université du Tennessee, à Knoxville aux États-Unis, abrite une ferme très atypique. Ce qu’on y « cultive » ? Des cadavres. Derrière cette structure qui semble tout droit sortie d’un film d’horreur se cache une nécessité scientifique très réelle : celle de comprendre ce qui arrive à notre organisme après la mort.

Cette « ferme des corps » a été fondée par l’anthropologue forensique américain William Bass en 1980. Depuis, d’autres centres similaires ont vu le jour. On en compte aujourd’hui sept aux États-Unis, une en Australie, une au Canada, et les Pays-Bas ont récemment inauguré la première sur le sol européen. Les corps étudiés, de tous âges, sont donnés à la science par des volontaires. Pour certains, c’est une alternative écologique aux enterrements classiques ou aux incinérations. Car dans ces fermes, les corps sont laissés à l’air libre, ou mis en terre très près de la surface, afin qu’ils se décomposent naturellement. Ce faisant, les scientifiques peuvent observer et mieux comprendre les changements subis après la mort, traditionnellement découpés en quatre étapes majeures : la liquéfaction des cellules, la décomposition des tissus par les bactéries, la dessiccation de la peau, et la squelettisation. Mais ce processus n’est pas figé dans le marbre.

Divers paramètres environnementaux, comme la température ou l’humidité, peuvent l’accélérer, le ralentir, voire en altérer le cours. Un environnement très sec, par exemple, peut conduire à la momification du corps. D’autres facteurs que le climat entrent aussi en jeu : la présence de vêtements, de carnivores, de charognards, d’insectes ; la nature de la faune bactérienne du lieu où le corps se décompose… Or, les criminels ne manquent pas d’imagination pour cacher leurs méfaits aux enquêteurs. Des corps de victimes ont été trouvés dans des lacs, sous terre, emballés dans des sacs… Les fermes permettent donc de tester tous ces paramètres et, par là même, de nourrir le corpus de connaissances de la médecine légale. Ces recherches, in fine, profitent à tous les acteurs de cette science : médecins légistes, entomologistes et anthropologues forensiques… et plus largement à la justice.

L\'étude de la décomposition des corps en milieu naturel est riche d\'enseignements pour les chercheurs et la justice. Crédit : FBI/SPL/SUCRÉ SALÉ

L’étude de la décomposition des corps en milieu naturel est riche d’enseignements pour les chercheurs et la justice. Crédits : FBI/SPL/SUCRÉ SALÉ

L’ordre immuable de prolifération des bactéries

Les aiguilles de cette horloge, ce sont les différentes familles de bactéries qui prédominent successivement dans le processus. D’abord le genre Acinetobacter, qui s’empiffre de nos cellules mourantes. Puis la famille des Rhizobiaceae prend le dessus et produit, par son activité, des gaz qui gonflent le cadavre jusqu’à sa rupture. L’air peut ensuite entrer, permettant aux espèces aérobies, qui ont besoin d’oxygène, de se développer, et ainsi de suite… Connaissant l’ordre de prolifération de ces organismes, les scientifiques peuvent établir une période de décès en identifiant une espèce donnée. Cette technique livre, plusieurs semaines après la mort, une date de décès avec une marge d’erreur de deux à quatre jours. Des datations plus précises devraient bientôt être possibles grâce à l’affinement des connaissances dans le domaine.

Depuis l’essor des analyses génétiques et la systématisation des prélèvements biologiques à la fin des années 1990, la science s’est donc retrouvée propulsée sur le devant de la scène légale. Sur l’exemple de l’ADN et de l’entomologie, d’autres disciplines se mettent au service des enquêteurs. C’est le cas de l’anthropologie, dont le corpus de savoirs et les techniques permettent d’analyser les vestiges humains. En France, depuis une petite dizaine d’années, l’archéologie lui vient en renfort, en étendant son domaine d’expertise de l’histoire à la justice, sur le modèle de ce que les Anglo-Saxons pratiquent déjà depuis plusieurs décennies. « Les magistrats du nouveau pôle judiciaire dédié aux crimes en série et aux affaires non élucidées connaissent bien la plus-value d’un archéologue sur le terrain, explique Patrice Georges, archéo-anthropologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) et expert auprès de la Cour pénale internationale. Et la gendarmerie nationale a intégré cette discipline depuis des années. »

Cette plus-value prend la forme d’une analyse méthodique du lieu d’enfouissement d’un corps afin d’en extraire un maximum de preuves. Durant les phases de recherche, les gendarmes font appel à des chiens dressés pour dépister des restes humains, ou à un géo-radar, qui analyse la composition et la structure des sols jusqu’à une certaine profondeur et permet de détecter toute anomalie pouvant être associée à la présence d’un cadavre.

Préparation d\'un cadavre avant son identification dans un institut médico-légal. Crédit : CYRIL MARCILHACY / ITEM

Préparation d’un cadavre avant son identification dans un institut médico-légal. Crédits : CYRIL MARCILHACY / ITEM

Quand un archéologue enquête sur le braquage d’une banque

Une fois une zone identifiée par les enquêteurs, les archéologues prennent soin d’étudier les propriétés du sol, comme ils le feraient pour des fouilles classiques : ses particularités géologiques, son évolution à l’aide de l’imagerie aérienne passée et présente, et ses reliefs potentiels. Ils se servent ensuite – et c’est là leur atout principal – d’une pelle hydraulique pour décaper le terrain, c’est-à-dire retirer les couches supérieures de terre et de végétation. Grâce au godet lisse de la pelleteuse, ce décapage est réalisé proprement, avec précision, et permet de révéler tous les indices ensevelis sans les dégrader.

« Quelle que soit la profondeur à laquelle le corps ou les objets ont été enterrés, les archéologues peuvent révéler rapidement, dès les premiers décimètres, les traces d’un creusement », précise Patrice Georges. Ce faisant, ils peuvent déterminer la profondeur de la fosse, sa forme, et le type d’outils employés par le criminel pour creuser. Quand le corps enfoui est mis au jour, l’archéologue identifie rapidement ses vestiges in situ, qu’ils soient fragmentés ou brûlés, sans altérer les autres indices présents sur la scène. Il peut ainsi déduire la position du corps et les conditions de sa décomposition. Selon le stade de celle-ci, des médecins légistes, mais aussi des entomologistes si des insectes sont trouvés, peuvent alors lui prêter main-forte pour dater le décès.

Enfin, l’archéologue supervise l’excavation, « de sorte qu’elle ne soit pas dommageable à l’étude des ossements en laboratoire », ajoute Patrice Georges. Cette approche permet de collecter quantité d’indices qu’un traitement « profane » de la scène pourrait manquer, et d’économiser du temps et de l’argent aux équipes de recherche de la gendarmerie. Cette expertise n’a pas servi qu’à élucider des cas de corps enfouis illégalement… Un archéologue a ainsi contribué à l’enquête sur un braquage de banque insolite survenu en 2014 à Bessières, en Haute-Garonne. Le tunnel de 30 mètres qu’il a localisé, creusé à partir des égouts, avait permis aux malfrats de voler 2,5 millions d’euros. Un cas unique en France, mais Patrice Georges espère bien que « le savoir-faire archéologique pourra faire la différence dans toutes les enquêtes où l’on tente de retrouver quelque chose qui a été enterré, comme un butin, des armes ou de la drogue »…

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