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Abattage des bouquetins du Bargy : dix ans de polémique

cover r4x3w1200 634fca183d89f 058 130979 Abattage des bouquetins du Bargy : dix ans de polémique

La polémique concernant l’abattage des bouquetins des Alpes du massif du Bargy (Haute-Savoie) continue. Depuis plusieurs années, ces animaux sont visés par des mesures drastiques afin d’empêcher une trop forte circulation de la brucellose, une maladie transmissible par plusieurs bactéries du genre Brucella. Malgré leur statut d’espèce protégée, une soixantaine de bouquetins ont encore été abattus mi-octobre 2022, sur une population d’environ 370 animaux, pour, selon la préfecture de Haute-Savoie, préserver les animaux d’élevage et les habitants d’une éventuelle contagion.

Une détection en 2012

Selon l’Organisation mondiale de la santé, les bactéries Brucella « infectent principalement les bovins, les porcs, les chèvres, les moutons et les chiens« . Les humains peuvent également contracter la maladie, par contact avec un animal atteint ou encore en consommant du lait ou du fromage non pasteurisés. Un foyer avait justement été détecté en 2012 en France dans un cheptel bovin après la découverte de deux cas humains liés à une consommation de fromage de vache.

L’enquête menée avait permis de découvrir que certains bouquetins du massif étaient contaminés, ce qui avait donné lieu à des abattages massifs à l’automne 2013 et au printemps 2014 (251 individus abattus sur une population estimée à environ 570 animaux, selon les données mentionnées par une étude française parue dans Epidemics en mars 2022) et en 2015 (70 animaux abattus sur une population estimée à environ 340 animaux), au sein de cette population protégée.

En parallèle, des bouquetins étaient capturés et testés. Les individus malades étaient euthanasiés. En quelques années, la circulation de la brucellose a fortement diminué dans cette population. Environ 50 % des bouquetins étaient positifs au test en 2013, contre moins de 15 % en 2022, d’après les résultats publiés par l’Office Français de la Biodiversité (OFB).

Des experts*, issus notamment de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation de l’environnement (Anses), de VetAgro Sup et de l’OFB et impliqués dans des travaux de recherche sur le sujet, ont répondu aux questions de Sciences et Avenir concernant cet épineux dossier. Selon eux, « actuellement, la proportion de bouquetins positifs au test sérologique est relativement faible, ce qui augmente la probabilité d’une extinction naturelle de la maladie ». Et d’ajouter : « Cependant, il n’est pas possible d’être certain du moment où cette extinction surviendra« .

Un risque « quasi-nul » pour l’être humain

Nouvel épisode en date concernant cette affaire : la préfecture de Haute-Savoie a publié et appliqué un arrêté daté du 15 octobre 2022 « autorisant sur l’ensemble du massif du Bargy le prélèvement de bouquetins pour viser l’extinction de l’enzootie de brucellose » afin d’éviter une transmission aux animaux d’élevage qui se trouvent dans ce secteur de production de reblochon. La préfecture évoque les « risques sur la santé humaine et animale que fait peser la persistance de la brucellose dans cette zone de confection de fromages AOP élaborés à partir de lait cru« .

« Concernant la brucellose dans le massif du Bargy, il n’y a pas eu de cas de contamination humaine depuis les deux cas diagnostiqués en 2012, et qui sont survenus avant que l’on ait connaissance de la présence de la brucellose dans la zone, assurent les chercheurs de l’Anses, de l’OFB et de VetAgro Sup. En 2015, un avis de l’Anses rendu dans le cadre d’une expertise scientifique collective a estimé le risque pour l’Homme comme ‘quasi-nul’ (1 sur une échelle de 0 à 9)« .

Et pour les animaux d’élevage ? Là encore, les scientifiques relativisent le risque. « Le même avis de l’Anses a estimé le risque de transmission aux animaux d’élevage dans le massif du Bargy comme ‘quasi-nul’ à ‘minime’ (1-2 sur une échelle de 0 à 9)« , répondent-ils. Mais en cas de contamination, comme cela a pu survenir une nouvelle fois dans un élevage bovin en 2021, le cheptel entier est obligatoirement abattu, d’où l’inquiétude des éleveurs.

Concernant les animaux sauvages, quatre chamois ont été découverts positifs à la brucellose en 2012, 2013, 2019 et en 2020. « La découverte de ces cas n’est pas le signe que la circulation de la maladie est de plus en plus active, mais simplement que la bactérie circule toujours dans la faune sauvage« , précisent les chercheurs.

Le massif fermé pour permettre l’abattage de dizaines de bouquetins

Un bovin infecté a donc été détecté en novembre 2021, soit le second cas de contamination dans un élevage de ce type en près de dix ans dans la région. En réponse, un arrêté daté du 17 mars 2022 autorisait des tirs dans la limite de 170 animaux, « afin de constituer un noyau sain sur le massif du Bargy« . Mais le 17 mai, une ordonnance du juge des référés avait suspendu cette mesure après l’action de plusieurs associations de protection animale. Finalement, des bouquetins avaient été capturés et testés. Cinq atteints avaient été euthanasiés, les autres avaient été marqués. 

Il restait 75 individus non marqués et qui, selon la préfecture, ne pouvaient être capturés par le personnel de l’Office français de la biodiversité à cause du terrain accidenté. Ce sont ces animaux qui étaient visés par les tirs effectués les 17 et 18 octobre 2022. Finalement, 61 bouquetins ont été abattus durant ces deux journées, selon un arrêté du préfet de Haute-Savoie publié le 26 octobre et qui met un terme aux abattages. Les corps doivent maintenant être autopsiés et soumis à des analyses bactériologiques.

« L’Etat gère ce dossier de manière catastrophique depuis 10 ans déjà, déplore auprès de Sciences et Avenir, Yves Vérilhac, directeur général de la LPO. Il a ordonné l’abattage de plusieurs dizaines de bouquetins sains, officiellement protégés et en parfaite connaissance de cause, en urgence pour ne pas attendre le jugement en référé du tribunal administratif de Grenoble le 3 novembre, et qui avait déjà suspendu le précédent arrêté. Et un vendredi soir pour le lundi afin d’empêcher toute action militante ! » 

Entre animaux domestiques et animaux sauvages, des différences de certitude

Les associations de protection animale ne cessent de critiquer les abattages massifs depuis 2012. Mais que pensent les scientifiques de cette méthode ? Le 16 juin 2022, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), une instance nationale d’expertise scientifique et technique, s’était saisi du dossier à la demande du préfet de la Haute-Savoie. Son avis – consultatif – était alors défavorable.

Face à la colère des éleveurs, le CNPN indiquait qu’il « ne mésestime pas les difficultés de ce dossier, dans un contexte sociologique marqué par l’incompréhension de certains éleveurs, qui voudraient qu’on gère une population d’ongulés sauvages protégés comme on le fait pour un troupeau domestique, et qui sont soumis à des contraintes sanitaires importantes« .

Comment expliquer une telle différence de traitement entre la faune sauvage et les troupeaux domestiques ? « Une des grandes différences entre les populations domestiques et sauvages est le niveau de certitude que l’on peut avoir sur les informations les concernant« , indique le groupement d’experts interviewé par Sciences et Avenir. Les animaux domestiques vivent dans un environnement contrôlé et les éleveurs peuvent savoir avec précision combien d’individus ils ont sous leur responsabilité mais, aussi, où ils se trouvent, où ils vont et leur statut sanitaire vis-à-vis d’une maladie. Mais un problème se pose : les contacts entre animaux domestiques sont très fréquents dans les troupeaux, d’où un risque de transmission élevé.

« Dans les populations sauvages, il existe toujours une incertitude plus grande sur la situation et son évolution, que ce soit sur le nombre d’animaux, sur les contacts qu’ils ont entre eux, leurs déplacements, ou encore, sur la fréquence de la maladie« , poursuivent les chercheurs. L’infection elle-même peut s’exprimer différemment chez un animal sauvage, mais encore faut-il l’observer. Les connaissances concernant les espèces domestiques peuvent donc être transposées à la faune sauvage, faute de mieux. C’est d’ailleurs ce qui avait été fait pour la brucellose avant que les travaux de recherche ne permettent de mieux comprendre la transmission dans cette population de bouquetins. « Travailler avec cette incertitude est un défi essentiel de la gestion sanitaire de cette faune« , insistent les chercheurs.

Des instances scientifiques partagées sur la question

L’avis du CNPN concernant les tirs était sans appel : « Une simple règle de trois sur les individus non marqués restants (nombre estimé à 75) suggère qu’il resterait environ 4 bouquetins positifs envers la brucellose dans tout le massif. Cela illustre la disproportion qu’il y aurait à vouloir abattre tous les individus non marqués pour ces quelques individus. » Et il qualifiait alors d’infondées les craintes d’une circulation importante de la maladie.

Selon le conseil, les tirs, comme ceux menés les 17 et 18 octobre, pourraient même devenir contre-productifs s’ils ciblent indifféremment tous les animaux, conduisant alors à « une incertitude sanitaire« . « En effet, les individus restants peuvent s’agréger différemment, relançant l’infection, ou se déplacer dans d’autres secteurs en intra ou inter-massif, ou à l’inverse, les sites dépeuplés peuvent devenir attractifs pour les bouquetins des massifs voisins, amenant de nouveaux effectifs« , soulignait le texte. 

L’équipe de chercheurs de l’OFB, de l’Anses et de VetAgro Sup a un avis plus mesuré sur la question, en prenant en compte un objectif précis proposé par l’Anses : placer la population de bouquetins dans une situation où l’extinction naturelle de l’infection soit la plus probable possible, sans pour autant remettre en cause la conservation de ces animaux.  « Pour atteindre cet objectif, les modèles épidémiologiques initiés dans le cadre de la première saisine de l’Anses en 2015, repris et modifiés dans la thèse de Sébastien Lambert, soutenue en 2019, puis utilisés à nouveau par l’Anses en 2021, projettent que les captures seules ont moins de chances de permettre cette extinction de l’infection. En comparaison, les scénarios testés comportant des captures mais aussi des tirs d’animaux non testés au préalable, étaient plus à même de remplir cet objectif tout en préservant la population de bouquetins du massif du Bargy« , expliquent-ils.

Parmi les scénarios testés par l’Anses en 2021, ceux qui incluaient à la fois des captures et des tirs d’animaux non testés au préalable se limitaient à 50 individus capturés et à 50 animaux tirés par an, soit un chiffre inférieur à celui affiché dans l’arrêté adopté par la préfecture. Selon ces chercheurs, les tirs devraient cibler des animaux en particulier, davantage à risque de transmettre l’infection (les femelles) et des zones du massif propices à la contagion.

Concernant la potentielle déstructuration de la population, « dans le Bargy, cela n’a pas été observé jusqu’à présent« , notent-ils, ajoutant qu’un suivi continu de la répartition spatiale et de la composition des groupes de bouquetins reste néanmoins nécessaire pour s’assurer qu’un tel phénomène ne finisse pas par se produire.

Tout miser sur les captures ?

Le CNPN recommandait, quant à lui, plutôt de mettre en place des mesures de surveillance accrues des cheptels afin de les séparer, dans l’espace et dans le temps, des animaux sauvages qui pourraient être infectés. L’avis du conseil, présidé par l’ornithologue et écologue Loïc Marion, ancien chercheur CNRS au laboratoire ECOBIO (Rennes 1), n’a pas changé depuis juin : éliminer les bouquetins de la sorte est une erreur. 

Les chercheurs de l’OFB, de VetAgro Sup et de l’Anses estiment que les mesures de biosécurité et de surveillance sanitaire des troupeaux domestiques « permettent de diminuer fortement le risque de transmission aux animaux domestiques, mais malheureusement, pas de l’éliminer complètement, d’autant qu’on ne sait pas comment s’effectue la transmission entre espèces sauvages et domestiques ». « Pour réduire encore ce risque, il faut donc agir aussi sur la population de bouquetins« , insistent-ils.

Les avis sont cependant unanimes quant à l’efficacité et à l’acceptabilité par le grand public d’une solution particulière : l’euthanasie sélective. Les animaux sont alors endormis par les agents de l’OFB qui effectuent un test sérologique. Si le bouquetin est atteint, il est euthanasié. Sinon, il est marqué et peut reprendre le cours de sa vie. « Cette option est la solution de choix pour les animaux capturés. Cependant, il n’est pas possible de capturer tous les animaux dans une population sauvage, qui plus est en haute montagne« , juge l’équipe de recherche. Selon eux, les tirs complémentaires d’animaux non testés doivent donc pallier ce manque.

Mais le CNPN estime que l’efficacité des équipes de terrain de l’OFB a été sous-estimée et qu’elle n’a donc pas été prise en compte à sa juste valeur dans les modélisations. En revoyant le ratio de capture à la hausse, « on peut constater que, peut-être, la capture suivie de l’euthanasie sélective des positifs pourrait suffire à éteindre le foyer, en 3-4 ans, rendant inutile les tirs complémentaires« , écrivait le conseil. « Cette solution alternative a fait ses preuves« , affirme de son côté Yves Vérilhac. La préfecture de Haute-Savoie n’a, de toute évidence, pas choisi d’emprunter cette voie. Peut-être le fera-t-elle pour les 14 bouquetins non marqués restants ?

*Charlotte Dunoyer, Directrice scientifique SABA, Anses
Emmanuelle Gilot-Fromont, Professeur, VetAgro Sup
Sébastien Lambert, ancien doctorant au LBBE à l’Université Lyon1 (actuellement Ingénieur de recherche contractuel, unité IHAP de l’ENVT)
Pascal Marchand, Chargé d’études et recherche, OFB
Anne Thébault, Cheffe de projet scientifique, Anses

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