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Sexualité animale : toutes les pratiques sont dans la nature

cover r4x3w1000 62b9b0ec33515 29745 1741247 k2 k1 4002838 jpg Sexualité animale : toutes les pratiques sont dans la nature

Cet article est issu du magazine Les Indispensables de Sciences et Avenir n°210 daté juillet/ septembre 2022.

Du porc-épic urinant sur sa compagne pour provoquer son ovulation à l’échidné pourvu d’un improbable phallus à quatre glands, en passant par les marsupiaux Antechinus se reproduisant frénétiquement jusqu’à mourir d’épuisement, le monde animal regorge d’une incroyable diversité de stratégies, comportements et organes sexuels tous plus étranges les uns que les autres. Mais pourquoi une telle exubérance quand il est question de s’acoquiner ?

Une évolution des gamètes

En réalité, il fut un temps où la chose était des plus simples. Il y a plus d’un milliard d’années, la reproduction sexuée résultait de la rencontre entre deux gamètes strictement identiques. Jusqu’à ce que certains organismes se mettent à faire de plus petits gamètes, bénéficiant ainsi d’un sacré coup de pouce évolutif : la production de chaque gamète nécessitant moins d’énergie, il devient possible d’en fabriquer beaucoup plus et donc d’obtenir une descendance potentiellement plus nombreuse. À condition toutefois que ces petits gamètes, moins riches en ressources nutritives pour le futur embryon, fusionnent avec de plus gros qui compenseront ce déficit.

Quelques centaines de millions d’années d’évolution plus tard, ces deux stratégies poussées à leur paroxysme sont devenues la norme chez les animaux. « C’est la définition même des mâles et des femelles : les premiers possédant de petits gamètes mobiles, les spermatozoïdes, les secondes produisant de gros gamètes nutritifs, les ovocytes, rappelle Sylvain Billiard, maître de conférences à l’université de Lille. Ceci va entraîner les deux sexes vers des stratégies de reproduction, des comportements et même des morphologies très différentes. »

Ainsi, alors que les mâles aux innombrables gamètes chercheront plutôt à multiplier les conquêtes, se parant d’atours de séduction, les femelles auront tendance à miser sur le qualitatif en fournissant les ressources nécessaires au développement et à la survie de leurs rejetons. En matière de dimorphisme sexuel, certains animaux ont poussé ce cloisonnement des rôles si loin que mâles et femelles semblent appartenir à des espèces totalement différentes.

Chez les vers marins du genre Osedax, par exemple, les mâles sont plusieurs dizaines de milliers de fois plus petits que les femelles et vivent à l’intérieur même de ces dernières, constituant un véritable harem d’une centaine d’amants microscopiques. Toujours dans les profondeurs, la différence de taille entre les deux sexes chez la baudroie des abysses n’est pas aussi spectaculaire (le mâle n’est que cinq fois plus petit), mais l’espèce compense par une autre étrangeté : lorsqu’un mâle rencontre sa gigantesque compagne, il la mord sans plus jamais desserrer sa mâchoire. Au fil du temps, sa peau et son système sanguin fusionnent avec ceux de sa dulcinée, ses organes devenus inutiles (yeux, nageoires…) disparaissent. Il ne subsiste au final qu’une simple poche de chair pourvoyeuse de spermatozoïdes, accrochée à la femelle.

L’intensité de la couleur des pattes, critère de choix du partenaire

Ce type de comportement, et plus globalement le fait de déléguer à la femelle la majeure partie des coûts de la reproduction (l’apport nutritif initial des gamètes, mais aussi l’allaitement et l’élevage des petits…), a poussé certains biologistes à parler de véritable « parasitisme du mâle », qui transmet son patrimoine génétique sans subir les inconvénients de la reproduction. Outre la baudroie des abysses, le terme prend tout son sens chez les punaises Zeus, dont le mâle élit domicile sur sa compagne. L’indélicat se laisse ainsi transporter des semaines durant tout en se nourrissant d’une substance sécrétée par le dos de sa partenaire.

Avec une reproduction bien plus coûteuse pour la femelle, qui possède de surcroît un nombre limité de gamètes, celle-ci a tout intérêt à choisir le meilleur père pour sa progéniture – celui dont les gènes garantiront les meilleures chances de survie. Les critères de choix sont parfois des plus surprenants. Dans le Pacifique, les fous à pieds bleus femelles se basent sur l’intensité de la couleur des pattes de leurs aspirants. En Australie, le jardinier satiné est jugé sur ses talents de constructeur : pour convaincre sa belle, ce volatile bâtit une arche monumentale à base de brindilles entremêlées, qu’il repeint à l’aide d’un morceau d’écorce badigeonné de baies écrasées. Sur l’île de Nouvelle-Guinée, les paradisiers mâles se livrent quant à eux à des parades nuptiales aussi complexes qu’interminables. La palme revenant au paradisier de Carola, dont un ornithologue américain a identifié pas moins de cinquante-huit éléments de danse agencés en vingt séquences distinctes.

Un phallus sans orifice dont le rôle unique serait de donner du plaisir

Enfin, toujours chez les volatiles, la femelle alecto à bec rouge pourrait bien choisir ses amants selon le plaisir qu’ils lui donnent. Alors que la plupart des oiseaux sont dépourvus de pénis, copulant simplement cloaque contre cloaque, ce passereau africain semble en posséder un… en apparence seulement. Ce pseudo-phallus n’étant pourvu d’aucun orifice, son unique rôle semble se résumer à donner du plaisir. Les mâles dotés d’un organe plus long que les autres se retrouvent en tout cas à la tête d’un harem.

« Ce sont tous ces choix effectués par les femelles qui dirigent l’évolution, raconte Thierry Lodé, professeur d’écologie évolutive à l’université Rennes-I. Du côté des mâles, l’objectif sera au contraire de limiter cette sélection en développant des stratégies pour contourner leur choix. » Pour bon nombre d’espèces, ce contournement ne se fera pas en douceur. Chez la punaise des lits, le mâle se contente de transpercer au hasard la carapace de la femelle pour y injecter sa semence. Chez les canards, les mâles s’imposeront eux aussi majoritairement par le viol, bien aidé chez certaines espèces par un pénis démesuré (le record est de 42 centimètres !) capable d’érections « explosives », se déployant en moins d’une demi-seconde à l’intérieur de la femelle. « En réponse, celle-ci a développé un vagin formant un véritable labyrinthe, qu’elle pourrait contrôler afin de laisser passer ou non le sperme, et finalement choisir tout de même quel mâle la fécondera », décrit Thierry Lodé.

Les bruches, de petits coléoptères bien innocents au premier abord, offrent un autre exemple de cette course à l’armement entre les deux sexes. Les mâles possèdent un organe reproducteur éminemment destructeur, sorte de masse médiévale couverte de piques acérées. Cette forme pourrait à la fois les aider à maintenir la femelle en place et favoriser la diffusion du sperme. Si les femelles ont évolué en retour vers un appareil reproducteur renforcé pour limiter la casse, beaucoup sont gravement blessées par ces pénétrations, parfois jusqu’à la mort.

Pour un mâle, réussir à copuler n’est en outre qu’une première étape vers la reproduction : il doit aussi s’assurer qu’il sera bien le père de la future progéniture. Chez de nombreux insectes, mollusques et araignées, les femelles disposent en effet de spermathèques, organes permettant de stocker les spermatozoïdes, où se diluent les contributions des différents amants. Avant de copuler, le mâle libellule saisit donc fermement sa compagne à l’aide de pinces abdominales et entreprend de nettoyer méticuleusement la spermathèque via son pénis, retirant le sperme déjà présent. Chez de nombreuses espèces (rongeurs, reptiles, vers…), le mâle préférera laisser dans l’appareil reproducteur femelle un « bouchon copulatoire », une substance dense qui bloquera le passage au mâle suivant.

Devant une telle concurrence, une telle lutte acharnée entre les deux sexes, l’hermaphrodisme semble être une manière plus sereine d’envisager la reproduction, avec de plus quelques avantages non négligeables. « Cela permet déjà de doubler les chances de se reproduire, puisqu’il devient possible de s’accoupler avec n’importe quel partenaire, voire de s’autoféconder », décrit Patrice David, directeur de recherche au Centre d’écologie fonctionnelle évolutive. Le chercheur et son équipe ont cependant montré expérimentalement qu’une telle autofécondation finissait par réduire la diversité génétique et donc l’adaptation au milieu.

Mais même chez les espèces hermaphrodites, le conflit entre mâles et femelles n’est jamais bien loin, comme l’illustre Pseudoceros bifurcus. Lorsque deux de ces nudibranches se rencontrent, un véritable duel se joue à grands coups d’organes reproducteurs, chacun tentant de pénétrer l’autre en premier avant de s’enfuir, laissant au perdant les joies de la maternité. Un conflit sexuel que l’on retrouve aussi chez les hermaphrodites successifs, qui changent de sexe au cours de leur existence. Si certains, comme le gobie vert, opèrent leur transition après avoir trouvé l’âme sœur, pour s’assurer de former un couple hétérosexuel fertile, d’autres procèdent à des choix plus tactiques. « Lorsqu’il y a une très forte compétition entre mâles, certains poissons hermaphrodites préfèrent rester femelles jusqu’à être suffisamment forts pour entrer dans la compétition, ou jusqu’à ce que le mâle dominant se retrouve en mauvaise posture », décrit Patrice David.

Si l’hermaphrodisme semble avoir autant d’atouts, pourquoi n’est-il pas plus répandu dans le monde animal ? « C’est une bonne question, à laquelle nous n’avons pas vraiment de réponse ! s’amuse Sylvain Billiard. En réalité, la sélection naturelle ne va jamais favoriser une seule stratégie, plusieurs peuvent même cohabiter au sein d’une même espèce. » De quoi offrir tout un éventail de pratiques sexuelles à faire rougir les naturalistes.

Pénis femelles, spermatozoïdes géants…

C’est une règle immuable en zoologie : aucune règle n’est immuable. Particulièrement en matière de reproduction, car le monde vivant regorge de contre-exemples et d’exceptions. Les gamètes mâles sont par définition très petits ? Parlez-en à la mouche Drosophila bifurca, dont le mâle mesurant à peine 3 millimètres produit des spermatozoïdes de 6 centimètres chacun. Lors de la copulation, ces spermatozoïdes géants passent par une structure génitale qui les enroule comme une pelote de laine et les envoie un par un à l’intérieur de la femelle.

Les mâles multiplient les conquêtes, laissant aux femelles l’élevage des petits ? Les contre-exemples de « bons pères » sont légion, de l’hippocampe au crapaud accoucheur, sans pour autant égaler le jacana noir. Cet oiseau sud-américain inverse radicalement les rôles : les femelles se battent entre elles pour obtenir les faveurs des mâles, laissant ensuite ces derniers s’occuper seuls de la couvaison puis de l’éducation des petits. Enfin, les insectes du genre Neotrogla inversent eux aussi les rôles, mais d’un point de vue morphologique cette fois. Les femelles sont dotées d’un organe ressemblant furieusement à un pénis qu’elles utilisent pour pénétrer les mâles jusqu’à 70 heures durant, afin d’aspirer leurs spermatozoïdes via ce curieux phallus féminin.

Par Yann Chavance

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